| Songes de la Belle au Bois dormant :
" Non ce n'est pas le " conte de fées moderne" dont on nous a rebattu les oreilles. La Princesse n'est pas de Galles et elle n'est pas morte. Elle n'est qu'endormie. Endormie pour cent ans, mais elle revivra, croyeze-le bien. Cela fait trois siècles qu'elle s'endort et se réveille, pour pour la plus grande joie des enfants et du Prince Charmant. Oui, décidement, la Belle au Bois dormant est un conte inusable.
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| Inusable, qui l'eût cru ? Peut-être pas Charles Perrault lui-même. Dans sa préface aux Contes de mère l'Oye, l'auteur de Grisélidis s'emploie à démontrer que ses " bagatelles" renferme une " morale utile", et qu'on ne saurait le blâmer de s'être " amusé à des choses frivoles ". S'il avait su que c'est par eux qu'il serait passé à la postérité!Combien de variations, d'arrangements, de pastiches ( comme les amusants Contes pour adultes nostalgiques et libérés de Pierre Léon aux editions du Gref ) ? Trois cents ans après sa naissance, cette histoire- dont on dit qu'elle rappelle le mythe de Perséphone et la Blanche-Neige des frères Grimm- ne cesse pas d'aiguiser les imaginations .
Cette fois, c'est Frédéric Clément qui s'est laissé tenter par le thème du "sommeil magique". L'auteur du Chant d'Amour et de Mort du cornette Christoph Rilke ( primé à Bologne en 1996 ) affectionne tant les belles endormies- il prépare une illustration du livre de Kawabata qui porte ce titre- qu'il a eu l'idée d'imaginer le sommeil de la dame.
On entre dans l'histoire avec le texteorinal de Perrault. Roi, reine, baptême, mauvaise fée, bonne vieille filant sa quenouille: nous sommes en terrain familier. C'est au moment ou la fée touche le château de sa baguette, au moment où gouvernantes, filles d'honneur, femmes de chambre, gentilshommes, cuisinirs, marmitons, galopins, gardes suisses, pages et valets de pied sombrent, eux aussi , dans une nuit centenaire, que Frédéric Clément se faufile dans l'interstice laissé libre, son cahier- des pages scellées, closes comme l'univers du rêve- est une plongée dans l'insolite. Où l'on s'insinue sous les paupières de la Belle, où l'on se laisse porter par un texte étrange, mi-vision, mi-poème; où des images légères voltigent comme des papillons: fragments de tableaux rappelant Klimt ou Odilon Redon, vues de Venise, curieuses natures mortes photographiques...Rêve prémonitoire , singulière Annonciation: unepapillon vient informer " la Dame au doigt piqué " de son mariage avec le Pape des papillons. Tout cela est surprenant comme un insecte qui serait la métaphore d'un prince charmant, mais- à condition d'accepter la rupture totale avec l'esprit du XVIIe siècle-, tout cela " fonctionne " comme dans un songe.
Et puis les paupières s'ouvrent: on revient à Perrault. Et l'on redécouvre la vraie fin d'un conte souvent tronqué. Ils se marièrent, bien sûr, eurent deux enfants ( Aurore et Jour ). Mais saviez-vous que la mère du prince n'était autre qu'une horrible ogresse qui voulut dévorer les enfants avant de se jeter vive dans une cuve de crapauds et de vipères ?
La "moralité " n'est pas moins savoureuse.
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