Un entretien de Frédéric Clément avec Maxence Fermine

      auteur de : Neige - Le Violon Noir - aux éd. Arléa -

      L' Apiculteur aux éd. Albin Michel

      OPIUM - aux éd. Albin Michel


1) Frédéric, tes livres sont avant tout des coffrets extraordinaires, des boîtes à merveilles plus que de simples ouvrages. Ils renferment toute la poésie et toute la beauté du monde. Cette idée de boîte à trésors vient-elle de
tes rêves d'enfant ?

Mes rêves peut-être… mais je dirai plus précisément mes réalités, mes souvenirs d'enfant, parce qu'en fait j'ai longtemps vécu dans des boites
D'abord parce que ma grand'mère était couturière et que je jouais au pied de sa machine à coudre avec ses boites, boites à boutons, boites de fils, d'épingles, boites de rubans… et puis un peu plus tard, ma mère et ma grand'mère ont ouvert un petit magasin de vêtements féminins et de lingerie … et là encore, j'étais dans les boîtes. Ces boîtes, précieuses celles-là, vidées de leur contenu délicat, me servaient de garage, de fort romain avec catapultes en jarretelles, d'aérogare avec pistes en bas nylon et astronefs en papier de soie…
Sans doute est-ce pour cette raison que mes livres reflètent ce sentiment de secret, d'arrière-boutique chuchotante, de cabine d'essayage, d'alcôve parfois ou de laboratoire perdu sur des bord d'Amazone…

Je fais le beau métier de jouer :
"J'exerce mon art , a écrit Jose Luis Borges, avec le sérieux d'un enfant qui joue "
Alors je joue. Des matins je me fais orpailleur, j'arpente des kilomètres de caniveaux de Paris (Le galant de Paris) ou de Tokyo ou de Hong Kong, je cherche des pépites, des petits rien précieux, des ailes de guêpes, des pattes de mouches ou des boutons de guêpière, je ramasse des états d'âme, des clés , des éclats de rire, des lettres d'amour froissées, des plumes de Doisneau, je recueille des mots usés, des fleurs de peau, je trie des faits divers, je collecte des bouts d'instants, des rires de reines de Saba, des grains de beautés de Louise Brooks, des cils de gogo girl ou des cheveux de sirène…tout.
Je garde tous ces trésors dans des boîtes et des bocaux qui s'empilent dans mon atelier.

Et des après-midi, je me fais joaillier. De ces tout petits rien ramassés un peu partout j'en fais des grands tout, des bijoux de collection pour collectionneurs de rien du tout.
Je joue.
Des nuits, je me fais entomologiste et je me penche sur les ailes ouvertes de mes papillons, j'y lis, j'y imagine, j'y décrypte jusqu'à l'aube des fragments de vies (Museum).
Ou des soirs je me fais gardien de phare ou quincaillier ou horloger selon le temps.

Ou des petits matins je me réveille avec des mots sur le bout de la langue. Alors je les mâche. Longtemps. Alors je les parle. Des centaines de fois souvent.
J'écris à haute voix.

Et quand les mots sont parfaitement mâchés, parfaitement parlés : je les pianote, je les joue sur le clavier du Mac.
Quelquefois ce ne sont que des sons, alors mon jeu d'écrivain consiste à remplacer, un par un, patiemment , les sons par des mots…
..que je mets en pages, que je mets en boîte. Et les boîtes deviennent livres…
Boite à musiques, boîte à mots, boîte à images, boîte à photos…Pas envie de choisir :
tout offrir. Faire cadeau !


2) Que tu sois entomologiste-lépidoptériste évoluant sur les bords de l'Amazone ou un amoureux transi des bords de Seine, tu nous emmènes en voyage, parfois le long d'un fleuve. Es-tu un poète statique ou un voyageur extatique ?

Ce mot statique me chiffonne . Oui. Il me dérange parce que je ne crois pas du tout être en arrêt. Jamais. Même immobile pendant des heures sur un banc public, tous mes sens sont en éveil. Depuis l'enfance je suis voyeur, observateur disons, et de cette propension d'enfant, j'en ai fait profession.
Je guette. Je scrute. Je note, je me fais radar.
Aimant. Je suis plutôt électrostatique. Et je collecte, je ramasse tout. Je me fais l'effet parfois d'être un insecte toutes antennes déployées. Vibratile.
Bien qu' immobile sur mon quai de Seine, ou sur les rives du Nil, je fais de lents voyages à bord de bancs publics …

D'ailleurs cette manie de capter, de faire l'inventaire de petits temps précieux , à petits mots , à petites touches de couleurs, j'en ai fait une collection, " instants cléments " , chez Albin Michel .

3) Il me semble qu'en 1minute 12 ou 3 minutes 33, les vies se forment et se transforment au gré de tes images, comme si le rythme de tes histoires était lent mais ta mélodie extrêmement rapide, un peu comme du jazz . J'ai fait cette expérience étrange : j'ai lu tes livres en silence puis en musique. Le silence cristallise leur beauté. On peut te lire avec une infinie lenteur. Avec de la musique, c'est différent. Là, le temps nous entraîne et les images s'enchaînent les unes aux autres. Y-a-t-il un protocole particulier à respecter, fût-il silencieux ou musical, pour accéder à l'instant Frédéric Clément ?

Quand je rêve un livre, en ce temps délicieux où rien n'est fait, donc parfait, je me le projette toujours sur plusieurs écrans, comme dans les films d'Abel Gance ou ceux de Peter Greenaway, avec des incrustations. Sur l'écran central le plan large, le paysage, la ville, la foule, sur un autre écran l'image resserrée sur un personnage, et sur un autre écran encore on peut y voir ses pensées, ses rêveries…

Mes livres sont montés ainsi :
plusieurs étages, plusieurs écrans, plusieurs lectures, plusieurs vitesses… Au premier abord le livre paraît calme, lent, c'est le grand écran … et puis quand on s'approche… tout bouge, tout palpite. Les mots s'entrechoquent, coulent en cascade, ricochent, miroitent.

Selon l'humeur, le lieu ou le moment de lecture, on peut voir la
sérénité ou la fièvre.

Voilà ce que je cherche : donner à voir d'abord le calme du coffret, laisser doucement entrer, apprivoiser avec la lenteur, la candeur de l'histoire puis entraîner le lecteur dans le vertige, dans les courants, les tourbillons des mots et les histoires à mille portes …

4) Quelle est la destination de ton prochain rêve?

Mon prochain rêve, ma prochaine rive, mon prochain livre, après ce Galant de Paris, mettra les voiles sur "Mille et une Nuits " .


Et puis plus loin encore, mon rêve se dirige vers un phare … mais il est si loin, ce phare, si loin qu'il n'est, pour l'instant, pas plus haut qu'un dé à coudre.

5) Frédéric , peux-tu nous montrer la neige ?

C'est vrai, nous avons ce thème en commun.
La neige. La pure et l'éternelle. Celle qui nimbe. Je l'ai beaucoup peinte, celle qui cache...

Je crois aujourd'hui qu'il faut souffler la neige pour voir la beauté